« Un avenir après le travail » un dispositif qui favorise une retraite inclusive

8 juin 2021

La démarche « un avenir après le travail » accompagne les travailleurs d’Esat dans leur transition vers la retraite. Ce dispositif prévoit de faciliter ce changement en assurant à ces personnes en situation de handicap une sécurité administrative, matérielle, sociale et médicale, adaptées à leurs besoins. Créée il y a dix ans, aujourd’hui, un Esat sur cinq en France s’est engagé dans la démarche et de nombreux établissements adhérents à Nexem sont impliqués.

L’espérance de vie des personnes en situation de handicap s’est allongée. De nos jours, nous voyons apparaître la première génération de retraités issus d’Esat : 44% des travailleurs d’Esat ont plus de 50 ans et la grande majorité d’entre eux peut prétendre à une retraite anticipée, dès l’âge de 55 ans. Cependant, il existe peu de dispositifs pour accompagner ces personnes dans la transition du travail à la retraite et ce qu’elle implique en matière d’hébergement, de situation administrative, de réseaux relationnels et d’accès aux soins.

Ainsi, concrètement, la démarche « un avenir après le travail » repose sur la coopération des acteurs, et l’utilisation de réponses existantes bénéficiant aux personnes âgées. Le dispositif tend à rendre ces solutions plus opérantes et plus accessibles pour les personnes en situation de handicap, tout en rendant les territoires plus inclusifs. Ainsi, les actions sont menées avec les personnes concernées et les acteurs de droit commun. Dans chaque région, les Esat volontaires constituent ensemble un collectif qui pilote la démarche sur le territoire.

L’association Sévigné-Vitré 35, l’Apei de la Boucle de la Seine-Colombes 92, l’Apei Les Papillons Blancs – Soissons 02 ou encore l’ESSOR-Falaise 14, des associations adhérentes à Nexem, sont impliquées dans la démarche. Pour mettre en œuvre le dispositif, les collectifs de ces associations s’appuient sur un réseau partenarial engagé dans des animations locales de territoire et sur une fonction clé : l’animateur retraite, un professionnel issu de l’Esat, d’un service d’accompagnement à la vie sociale ou d’un foyer d’hébergement. De plus, ces associations s’investissent à la fois dans l’accompagnement personnel et collectif, dans la diffusion de l’information et élaborent des « parcours de préparation à la retraite ».

Dans le cadre de son recueil d’initiatives et de projets innovants, Nexem a interrogé Laurent Bourgeon et Estelle Le Sager, respectivement président et responsable de projet de la nouvelle association inter-régionale « Un avenir après le travail » ainsi que Gwenaël Planchin, responsable de projet en Bretagne pour l’ARESAT.

 

A quel stade d’évolution est votre projet et la crise sanitaire a-t-elle eu un impact ?

Le projet est en phase de déploiement et la démarche est déjà engagée par dix collectifs dans sept régions que sont les Hauts-de-France, le Grand Est, l’Ile-de-France, la Normandie, les Pays de la Loire, la Nouvelle-Aquitaine et la Bretagne, où elle a vu le jour voici une dizaine d’année.

Il s’est récemment structuré avec la création d’une association inter-régionale « Un avenir après le travail » et l’embauche d’une responsable de projet, pour venir en soutien aux collectifs régionaux, leur donner accès à l’ensemble des outils, de la méthodologie et de l’ingénierie co-construite jusqu’à ce jour. La gouvernance est conçue de telle façon qu’elle soit participative et en provenance des territoires, et non pas descendante du national vers les régions.

L’enjeu est de conserver l’esprit collaboratif qui a fondé ce projet, tout en proposant à des collectifs de se former sur de nouvelles régions pour nous rejoindre, ce que nous profitons de faire ici !

Ce qui est intéressant avec ce projet, c’est de voir qu’en région, chaque collectif teste l’expérimentation et le consolide différemment. Certains collectifs ont choisi l’expérimentation sur un territoire restreint et passent aujourd’hui au déploiement géographique, en formant des animateurs retraite sur tous les bassins de vie. D’autres commencent à faire vivre des animations de territoire, d’autres encore sont dans la phase de structuration du projet où il faut s’accorder sur l’animation du pilotage régional et la consolidation du collectif. La Bretagne, avec ses dix ans de recul, est présente dans 23 territoires où elle a favorisé la création de collectifs locaux pluri-partenariaux qui agissent en coopération, et elle se tourne aujourd’hui vers une expérimentation de ses outils au-delà de l’Esat, vers des entreprises adaptées ou non. Les échanges inter-régionaux favorisent beaucoup l’enrichissement mutuel.

Nous travaillons d’ailleurs sur la préparation d’un grand évènement national en juin 2022, où les professionnels engagés et les personnes concernées pourront échanger sur leurs pratiques, co-construire et réfléchir ensemble.

La crise sanitaire que nous traversons a eu plusieurs impacts sur la dynamique du projet. Les Esat et leurs partenaires ont dû se recentrer sur la gestion de crise et leurs missions habituelles ont repris toute la place, au dépend des dynamiques collectives. Le déploiement a donc été freiné depuis un an. La fermeture de lieux destinés au grand public, la difficulté à organiser des réunions partenariales et des visites en extérieur, qui sont au cœur des parcours de préparation retraite des futurs retraités, a considérablement ralenti, et souvent empêché, la mise en œuvre d’animations collectives sur les territoires. Malgré tout, la crise a eu un effet inattendu : le confinement nous a montré à tous ce que pourrait être une retraite non préparée, sans liens sociaux et sans participation sociale. Cette prise de conscience a un effet moteur sur la mobilisation des acteurs et aujourd’hui, avec la perspective de sortie de la crise sanitaire, on voit des signes de reprise du travail de coopération avec des partenaires extérieurs à son établissement, qu’il faut encourager et accompagner.

 

Quel(s) soutien(s) avez-vous pu trouver pour développer votre initiative (technique, financier, politique etc.) ?

Notre projet est soutenu par le groupe Malakoff Humanis, un partenaire historique de la démarche, qui s’est engagé cette année dans le financement total de la formation de 240 animateurs retraite. Les établissements engagés dans la démarche peuvent ainsi faire monter en compétence des professionnels, pour qu’ils soient plus à l’aise sur les questions de retraite, notamment sur le plan administratif. Cela leur permet de devenir des personnes ressources au sein de l’établissement, capables de mobiliser un réseau professionnel et partenarial qui va co-construire des parcours de retraite pour les travailleurs d’Esat. Ce soutien de Malakoff Humanis est essentiel dans la démarche, car il va nous permettre de mailler le territoire. En deux ans, nous ambitionnons de passer d’un réseau de 300 professionnels à près de 800.

Pour améliorer notre projet, faire apparaître son utilité sociale nous allons aussi nous appuyer sur les résultats de deux évaluations que nous menons conjointement en ce moment. Tout d’abord, une mesure d’impact des formations d’animateur retraite, là aussi soutenue par Malakoff Humanis, qui nous permettra d’analyser comment « un avenir après le travail » contribue à faire changer les choses. Et également une reconnaissance de notre démarche de retraite inclusive, en étant parmi les premiers à expérimenter le référentiel ALISS (Appréciation et Labellisation en Inclusion Sociale) porté par l’association « Côte à Côte » et le CPSI (Centre de Preuve – Société Inclusive) avec le soutien financier de l’ARS Nouvelle-Aquitaine.

 

Quels enseignements tirez-vous de cette expérience ? Par exemple en termes d’expertise acquise en gestion de projet, de dynamique transverse entre les métiers et ESMS, de coopération, de stratégie associative…

La démarche « un avenir après le travail » engage une lente transformation au sein des établissements, dans les pratiques professionnelles mais aussi dans les représentations. La coopération entre Esat et avec les services d’accompagnement, fonctionne bien et participe au décloisonnement des services. La démarche vient aujourd’hui conforter et nourrir la logique de parcours des travailleurs handicapés, et leur donne l’occasion de renforcer leur capacité d’auto-détermination.

Par ailleurs, le fonctionnement parallèle des politiques « personnes âgées » et « personnes handicapées » ayant créé des prises en charge très segmentées, on constate que la démarche « Un avenir après le travail » rend poreuses les frontières entre ces deux mondes, en permettant aux acteurs des deux côtés de se découvrir et de coopérer.

Les territoires les plus avancés dans le projet font la preuve que l’inclusion sociale de cette nouvelle génération de retraités est tout à fait possible. Elle demande évidemment quelques moyens humains et matériels, de la bonne volonté et quelques décisions fermes, mais se révèle étonnamment économique dans la durée par son action de prévention de la désocialisation, des hospitalisations, des accueils en institution.

« Un avenir après le travail » mobilise aussi les structures de droit commun dans cette nouvelle manière d’accueillir et d’accompagner les personnes en situation de handicap. Certes, il convient de former les professionnels et acteurs concernés et de proposer un appui méthodologique et une démarche conceptualisée pour réussir cette transition. Mais c’est bien cet ensemble de mutations et d’évolutions des représentations qui amèneront progressivement à penser la retraite comme « un avenir après le travail » pour les personnes en situation de handicap.